Quand la culture devient tribune : la portée stratégique du spectacle de Bad Bunny au Super Bowl

AP Photo/Mark J. Terrill
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Le 8 février 2026, un événement historique s’est produit sur la scène du Levi’s Stadium. Pour la première fois en soixante ans de grand match, un spectacle de la mi-temps du Super Bowl s’est déroulé presque entièrement en espagnol. Et quel spectacle ce fut.
Malgré les invectives du président Trump et de certains élus républicains, l’artiste d’origine portoricaine Bad Bunny – Benito Antonio Martínez Ocasio – a livré une performance truffée de références tantôt culturelles, tantôt politiques, à la réalité de son île natale et, plus largement, à la culture latino-américaine. Ce faisant, il s’est servi d’une soirée de divertissement de masse à des fins de résistance. Non pas par un discours frontal ou partisan, mais par la mise en scène d’un récit. Un acte politique en soi, dont la portée a été renforcée par la richesse et la cohérence des symboles intégrés au spectacle.
Anticolonialisme : le passé matérialisé
Le numéro de treize minutes s’ouvre sur un symbole historique fort : la canne à sucre.
À Porto Rico, la plante est intimement liée à la colonisation de l’île. Sa culture a été imposée sous la domination espagnole dès le XVIe siècle, puis consolidée sous administration américaine après 1898. L’économie sucrière s’est construite autour de l’exploitation des terres et du travail local, tandis que la richesse générée a largement profité à des intérêts extérieurs.
Sur la scène du Super Bowl, la canne à sucre n’est pas décorative. Elle agit comme une mémoire visuelle. Elle rappelle que l’histoire économique et politique de Porto Rico ne peut être dissociée des dynamiques coloniales qui ont façonné son développement. Le passé n’est pas raconté. Il est montré.
À cette mémoire s’ajoute un autre symbole chargé de sens : la présence du drapeau portoricain dans sa version bleu pâle. Cette variation, historiquement associée à certains mouvements indépendantistes, n’est pas anodine. Sans slogan ni revendication explicite, elle introduit dans l’espace médiatique américain une référence directe aux débats sur l’autodétermination de l’île.
Critique de l’abandon institutionnel : les apagones en pleine lumière
Par la suite, on aperçoit Benito grimpant un poteau électrique factice en chantant El Apagón, l’une de ses chansons les plus politiques à ce jour, dont le titre peut se traduire par « Blackout ».
Les pannes électriques récurrentes qui affligent Porto Rico, particulièrement depuis l’ouragan Maria en 2017, font désormais partie du quotidien. Ces coupures, et la fragilité du réseau électrique qu’elles révèlent, sont devenues le symbole d’un abandon institutionnel plus large.
Autour des poteaux électriques, des jíbaros – figures rurales emblématiques de l’île – s’affairent. Leur présence évoque l’identité portoricaine traditionnelle et l’effort collectif nécessaire pour réparer des infrastructures défaillantes.
Porto Rico demeure un territoire américain non incorporé. Bien que ses résidents soient citoyens américains, l’île ne bénéficie pas du statut d’État et ne dispose pas d’une représentation pleine et entière au Congrès. Les apagones sont aujourd’hui l’expression la plus visible de cette réalité institutionnelle.
Représentation latino-américaine : refuser l’effacement
À l’heure où les débats sur l’immigration et l’identité nationale polarisent la société américaine, les rappels de la vie quotidienne portoricaine présents tout au long du spectacle mettent en lumière la richesse et la résilience d’une culture que certains préféreraient marginaliser.
À travers les tournants sinueux d’un barrio recréé sur scène, on croise des personnages racontant l’histoire d’une communauté entière. La représentation se veut véridique – ni folklorisée, ni stéréotypée.
Le scénario culmine sur le balcon d’une casita, petite maison traditionnelle associée aux racines familiales et à la transmission. Entouré de vedettes latino-américaines, l’artiste inscrit son succès dans une continuité collective.
Impossible également de passer outre l’échange touchant entre Bad Bunny et le jeune garçon habillé de façon à rappeler sa propre enfance. En lui tendant le Grammy remporté la semaine précédente, Benito établit un pont symbolique entre passé et présent. Le succès n’efface pas l’origine – il la prolonge.
Message d’amour et redéfinition de l’Amérique
Le spectacle se conclut sous un jumbotron proclamant que seul l’amour l’emporte sur la haine. Entouré des drapeaux des nations des Amériques, Bad Bunny lance : « God bless America ».
Placée dans ce contexte visuel, la phrase élargit la notion d’Amérique au-delà des seuls États-Unis et souligne sa dimension plurielle.
Le spectacle de Bad Bunny n’était ni un manifeste ni un discours partisan. Pourtant, en mobilisant des symboles historiques et en affirmant une identité latino-américaine au cœur du plus grand événement médiatique du pays, l’artiste a transformé un moment de divertissement en prise de position.
Le message est on ne peut plus clair : malgré les inégalités, malgré l’effacement, la culture et l’identité persistent.
De la tribune culturelle au positionnement stratégique
Au-delà de la performance artistique, ce spectacle illustre une réalité stratégique trop souvent sous-estimée : la culture est aujourd’hui l’un des leviers les plus puissants d’influence et de différenciation de marque.
Lorsqu’un artiste mobilise symboles, mémoire collective et identité pour transformer une tribune populaire en récit structuré, il ne fait pas que divertir – il positionne. Pour les organisations, l’enjeu est similaire. Comprendre les tensions culturelles, anticiper les conversations sociales et inscrire une marque dans un récit cohérent exige une lecture fine des dynamiques politiques, identitaires et médiatiques.
C’est précisément à cette intersection entre culture, stratégie et communication que se joue la pertinence contemporaine des marques. Les entreprises qui sauront maîtriser ce langage symbolique ne se contenteront pas d’être visibles : elles deviendront signifiantes.
La culture est devenue un levier stratégique incontournable. Pour positionner votre marque avec justesse et impact, contactez notre équipe.

